Quand on évoque le Cambodge, on pense évidemment au grandiose avec les temples d’Angkor mais aussi au pire avec sa douloureuse histoire, ses trois décennies de guerre, les Khmers rouges, le génocide, la pauvreté … Mais c’est sans oublier la richesse d’un pays et d’un peuple capable de se relever malgré tout, avec une faculté de résilience étonnante et un gout pour aller de l’avant hors du commun.

 

Une Arrivée Rock’n roll

On nous avait prévenus que le passage de la frontière terrestre entre le Laos et le Cambodge était une aventure en tant que tel, avec au menu : racket, pot de vin, prix des visas gonflés… Nous ne serons pas déçus.

 

Nous décidons, avec la famille belge rencontrée aux 4000 iles ainsi qu’avec un couple de français, Marion et Antoine, de ne pas nous laisser faire. Ce n’est pas tant les quelques dollars extorqués qui nous posent problème mais plus le principe. Nous nous mettons donc d’accord pour faire bloc le moment venu et refuser toute augmentation du tarif.

 

Arrivés devant le poste frontière coté Laos, première tentative de racket. Nous expliquons aux douaniers ne pas avoir à payer pour un tampon de sortie sur notre passeport. Ils nous rendent aussitôt les passeports sans le tampon, nous demandant de nous décaler pour laisser passer les autres voyageurs. Nous refusons et restons campés devant le guichet. Marion et Antoine, excellents comédiens, font mine de ne pas comprendre en expliquant que les français n’ont pas à payer. De notre côté, nous proposons d’appeler ensemble l’ambassade de France au Laos. Nos interlocuteurs s’énervent en Lao. Après 10mn d’un dialogue de sourds, les douaniers finissent par nous rendre nos papiers avec le fameux tampon. Première victoire !

 

Nous voilà côté Cambodge. La scène se répète. Au delà du coût des visas, les douaniers nous demandent à nouveau de payer quelques dollars pour chaque tampon. Nous sommes également dirigés vers un stand de visite médicale grotesque où une femme propose de nous prendre notre température pour un dollar de plus. Nous refusons. 10 mn s’écoulent, puis 20, puis 30 et les douaniers ne semblent toujours pas disposés à nous rendre nos passeports. L’un d’eux hausse même sensiblement le ton. Au bout de 40 mn d’attente, les douaniers finissent par lâcher sur le coût du tampon et nous acceptons la prise de température en la négociant à un dollar pour nous quatre. YOUHOU !

 

 

Le magnifique et somptueux site d’Angkor

 

Le site d’Angkor est un véritable coup de cœur de notre voyage au Cambodge. Classé patrimoine mondial de l’UNESCO, les temples de grès construits entre le 10eme et 14eme siècle sont d’inspiration hindoue et bouddhiste. Ils sont disséminés sur plus de 400km2 et entourés de forêts et de lacs. Nous prenons un pass 3 jours et louons les services d’un tuk-tuk pour voir les principaux temples qui se situent parfois assez loin les uns des autres. Le challenge est d’organiser un sens de la visite permettant d’éviter les groupes de touristes et de trouver un rythme adéquat pour que les filles puissent supporter ces visites sous une forte chaleur. Défi relevé : étant en basse saison, nous n’avons pas souffert de la foule, ayant même la chance d’être parfois seuls au milieu des temples. Quant aux filles, elles ont tenu 6 à 7 heures de visite par jour sans trop râler. Il faut dire que nous avons réservé une guesthouse avec piscine et que cela nous a bien aidés pour maintenir la motivation. « Allez les filles, encore deux temples et c’est la piscine… »

 

 

Dans les temples, on remonte le temps et on est tout de suite immergé dans cette culture Khmer ancestrale qui fut l’une des plus éblouissantes de son époque. On se perd dans ce dédale de pierres recouvertes par la mousse, découvrant des fresques murales, des visages sculptés dans la pierre qui évoquent la période où Angkor était la capitale rayonnante de toute l’Asie du Sud-Est. Véritable jeu de piste, guide à la main, nous cherchons avec les filles les bas reliefs racontant l’histoire de ces rois, de ces reines et de ces dieux et divinités.

 

 

 

De tous les temples que nous avons visités, certains nous ont particulièrement impressionnés.

 

Angkor Vat, le plus connu et peut être le plus majestueux de tous. Il est 5h quand nous le découvrons au lever du soleil. Image féérique se reflétant dans les bassins d’eau dans le calme du petit matin. On considère qu’une armée de 300000 ouvriers et 6000 éléphants a participé à sa construction. Il a été bâti au XIIème siècle, juste avant la cathédrale Notre Dame de Paris. La construction a duré 37 ans. C’est un temple qui est complètement dédié à Vishnou, dieu suprême de l’hindouisme.

 

 

 

Le Bayon ou la montagne magique. C’est un temple composé de 37 tours avec des têtes gigantesques regardant dans toutes les directions. Chaque tour est ornée de quatre visages censés illustrer les quatre vertus du Bouddha. Au sud la sympathie, à l’est la pitié, au nord l’humeur égale et à l’ouest l’égalité. C’est spectaculaire et étrange à la fois. Impression d’être observé, que ces pierres sont vivantes, que ces visages vont soudainement s’animer et nous interpeller.

 

 

 

La terrasse des Éléphants. Elle fut aménagée en bordure du palais royal sur 350m de long. On s’amuse à y deviner, sculptés sur les remparts, des dizaines d’éléphants presque grandeur nature.

 

 

 

Ta Prohm. Ce temple resta longtemps livré à la jungle, envahi par des arbres aux racines tentaculaires appelés «  fromagers ». Nous nous perdons dans le dédale de pierre et on se prend à imaginer un instant, être des explorateurs mettant à jour un trésor oublié.

 

 

 

Le Banteay Kdei ou la citadelle des cellules. C’était un monastère bouddhiste. Il fait partie des temples plats, à l’opposé des temples montagnes. Il se caractérise par ses bas-reliefs multiples superbement sculptés, pleins de raffinement où apparaissent de nombreuses danseuses sacrées. Le monastère était équipé d’une grande salle où ces gracieuses créatures officiaient pour le roi.

 

 

 

Le Banteay Srei. Temple devenu célèbre au travers de l’aventure de Malraux qui vola à 22 ans un bas-relief et deux apsaras (danseuses). Il sera arrêté à Siem Reap et condamné. Ce remarquable petit temple a été baptisé la citadelle des femmes car il est décoré de reliefs proches de la perfection, finement ciselés. On pense que seules les femmes étaient capables d’une exécution aussi délicate. Là encore, nous passons du temps à découvrir la multitude de fresques faites dans un grès rose, illuminées par la lumière du matin.

 

 

 

Le Pré Rup, temple datant de 961, dédié à Shiva et dont le nom veut dire « retourner les corps ». Nous le découvrons au coucher du soleil. Moment de plénitude qui clôture ces trois jours d’exception.

 

 

 

Nous restons 3 jours de plus à Siem rep afin de prendre le temps de découvrir un village flottant dans les environs et pour nous reposer. Jeanne est malade et il n’est pas très raisonnable de prendre le bus dans ces conditions. Nous profitons donc de la piscine et partageons du temps avec nos amis Belges, rencontrés au Laos et retrouvés par hasard à Siem Rep. Nous sommes impressionnés par l’harmonie qui se dégage de cette famille. Un très joli couple avec 4 enfants, tous aussi gentils et bien élevés les uns que les autres.

 

 

Kampong Khleang, voyage au pays des villages flottants

 

Direction le village flottant le plus éloigné de Siem rep à 50km car c’est le moins touristique. Il est 9h00 du matin lorsque notre Tuk tuk nous y emmène à vive allure, slalomant sur les petites routes de campagne en terre battue. Un bras de rivière se découvre et nous arrivons enfin dans un premier village sur pilotis. Le spectacle est saisissant. Nous découvrons des maisons qui s’élèvent à plus de 15m de haut. Les pilotis sont complètement hors de l’eau. Nous sommes en saison sèche et le lac et ses affluents sont donc à leur plus bas niveau.

 

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Il faut savoir que le lac Tonlé sap est la plus grande étendue d’eau douce d’Asie du sud-est. Il est vital pour nombre de Cambodgiens qui dépendent entièrement de ses ressources naturelles. Alimenté en grande partie par le Mékong, il « gonfle » pendant la saison des pluies (juin-novembre) pour revenir à son niveau normal pendant la saison sèche. Il peut ainsi passer de 2m à plus de 10m de profondeur. Les habitants ont donc dû adapter leurs logements en fonction de ces variations, donnant naissance à ces fantastiques villages, soit entièrement flottants sur le lac, soit sur pilotis lorsqu’ils sont sur les rives.

Nous prenons une barque à moteur pour atteindre le lac et le village flottant. En remontant le bras de rivière, nous découvrons sur la rive, des petites maisons sur échasses. On nous raconte que toutes ces habitations sont entièrement détruites pendant la saison des pluies et reconstruites chaque année ! On devine l’intérieur des maisons, on aperçoit les pêcheurs sur la rive et les petits véhicules remontant les herbes et algues fraîchement coupées.

 

 

L’eau se fait plus claire et nous arrivons sur une grande étendue d’eau, début du lac Tonlé sap. Au loin, nous distinguons les silhouettes de maisons posées sur une ligne d’horizon bleu eau. Notre embarcation s’en approche, le moteur se coupe et nous dérivons doucement au milieu des habitations flottantes. Une magie se dégage de cet endroit accessible uniquement en pirogue. La lumière est douce et l’on n’ entend que le bruit du clapotis de l’eau. Nous n’osons pas faire de bruit, nous nous faisons tout petits, de peur d’altérer par notre présence, la quiétude de ce village. On se laisse aller à la contemplation et à la rêverie. On observe un bateau école où les élèves nous font des signes de la main ; une maison flottante colorée avec son linge en train de sécher « au balcon ». Au loin, on distingue des enfants qui se baignent, un bateau échoppe où l’on aperçoit un pêcheur qui se prélasse dans son hamac bercé par les flots, une femme qui fait sa vaisselle à l’arrière de son embarcation… Le temps est suspendu et nous aimerions rester des heures. Des frissons nous traversent… Pendant notre tour du monde, il y a certains instants qui nous touchent profondément et pour lesquels les mots nous manquent. Ce moment sur le Tonlé Sap en fait partie. La sensation d’être le témoin privilégié d’un mode de vie en voie de disparition et si éloigné de notre temps… Une envie de leur crier de ne rien changer, de ne pas se laisser aspirer trop vite par notre société moderne…

 

 

 

Escale à Kampong Cham, en direction de Phnom Penh

 

Rien que pour le plaisir de passer sur le pont en bambou le plus grand d’Asie du sud-est et se prendre pour un aventurier, nous décidons de nous arrêter une journée à Kampong Cham. Ce pont relie la ville à l’île voisine : Koh Pen. Nous louons donc deux scooters et partons sillonner les routes de cette petite ile de 7 km de long. Arrivé devant le fameux pont de bambou, le spectacle est impressionnant. Le pont, sorti tout droit d’un autre temps, semble tenir avec des allumettes et se prolonge à perte de vue. Nous avons lu que cet ouvrage de 400 mètres de long, est reconstruit chaque année à la fin de la saison des pluies en novembre.

 

 

Nous nous engageons fébrilement en scooter… Avec les filles derrière, ce n’est pas évident de garder l’équilibre. On ressent une sorte d’élasticité et on entend le pont craquer sous nos roues. Tout en serrant les dents et en évitant la circulation, nous progressons donc lentement pour arriver de l’autre côté. Bref, quelques frayeurs mais heureusement le bambou est sacrément résistant !

 

Nous découvrons une île charmante ; une longue route bordée de végétation luxuriante, de nombreux arbres fruitiers, des petites maisons traditionnelles, des animaux et des gens qui semblent vivre tranquillement au rythme de la nature… Les enfants accourent vers nous pour nous saluer, ponctuant notre route de nombreux « Hello, Hello ! ». Nous nous faisons arrêter régulièrement par des villageois curieux de nous rencontrer. Nous sommes même invités par une famille dans leur maison pour déjeuner. Les femmes touchent les cheveux des filles, leur peau, allant même jusqu’à soulever leur robe afin de vérifier qu’elles sont faites comme tout le monde ! Moment touchant et éclats de rire. Nous repartons avec deux grands sacs remplis de mangues offertes aux filles. Nous sommes très émus par la gentillesse de cette famille, qui, sans vouloir tomber dans le larmoyant, ne possède presque rien et nous a offert beaucoup…

 

 

Nous assistons en chemin à diverses scènes de vie rurale du Cambodge. Au bout de l’île, nous nous arrêtons à nouveau un bon moment pour admirer le reflet du soleil sur la rivière avec au loin les barques des pêcheurs. De gros nuages se profilent et nous rappellent à la réalité. Il faut rejoindre rapidement la ville car nous n’avons vraiment pas envie de traverser le pont de bambou sous un déluge. Le lendemain nous reprenons la route en direction de la capitale.

 

 

Phnom Penh, « La bouillonnante et la martyre »

 

Phnom Penh, capitale du Cambodge est située au croisement du lac Tonlé Sap et du Mékong. La ville fut un carrefour marchand grâce à sa localisation stratégique. C’est aussi une ville martyre qui vécut les plus grandes atrocités de l’histoire du pays (bombardements, camp de tortures, déportations).

 

Nous sommes déposés par notre bus dans le centre de la ville. Nous n’avons pas réservé de guesthouse et suivons deux backpakers qui ont identifié une adresse bon marché et bien placée, dans leur guide. Une fois posés, nous partons à la découverte de la ville. Nous y restons 3 jours, le temps des visites, des cours des filles et de quelques emplettes. Phnom Penh nous apparaît tout de suite très animée. Nous arpentons des rues pleines de vie, découvrons les couleurs et les odeurs des marchés, regardons les cambodgiens vivant dehors ! Bref, on se sent bien dans cette ville ! Notre guesthouse est située près du quai Sisowath, dont la rive a été aménagée en promenade piétonne. Le soir, nous aimons bien nous y rendre. Les filles s’amusent sur les agrès de sport installés le long du quai, pendant que nous observons, amusés, les cambodgiens se détendre, discuter, manger, y faire leur footing ou y pratiquer un cours de Tai Chi.

 

La prison Tuol Sleng « La folie Humaine »

 

Après de nombreuses hésitations, et après avoir demandé conseil à certaines personnes, nous décidons d’aller visiter la fameuse prison Tuol Sleng de Phnom Penh avec les filles. Nous serons vigilants et tenterons de détourner leur attention si certaines images sont trop choquantes. Ce lieu, appelé aussi camp S-21, est surement un des témoignages les plus poignants de l’autogénocide perpétré par les khmers rouges entre 1975 et 1979. Tout d’abord le site : un lycée français réquisitionné par les hommes de Pol Pot. Nous foulons le sol de ce lycée où autrefois de nombreux élèves ont été instruits, ont joué dans le parc, ont rempli les salles de classe, de leurs paroles et de leurs rires. Au milieu de la cour de récréation, le portique des balançoires fut transformé en potence. Considérée comme la prison la plus terrifiante du Cambodge rouge, on estime à près de 17 000 personnes le nombre de cambodgiens arrêtés, torturés par des gardiens qui n’étaient pour la plupart pas plus vieux que 15 ans, endoctrinés par les idéologies de 5 hommes : Pol Pot, Khieu Samphân, Ieng Sary, Nuon Chea, Kaing Guek Eavun alias Duch, le directeur du camp S-21

 

 

Ce qui nous a le plus marqués, c’est le silence régnant lors de la visite. Un silence lourd et éloquent. Mais ce sont aussi les explications de ce drame et la démesure des atrocités : plus d’un tiers du pays décimé en 1 an. Comment l’homme est il capable de cela ? Nous réalisons que ces stigmates de l’histoire datent d’hier, à peine 30 ans. Et que les témoins de ce temps, sont là, à peine âgés de 60 ans et sont debout. Du reste, nous croisons un des 7 rescapés de ce camp, à la fin de la visite qui tient un petit stand pour une association de victimes. Impressionnant de croiser un témoin survivant de cet enfer… Dernière étape, la côte, ses plages et ses pêcheurs.

 

 

Kep, ses crabes, ses marais salants et sa jungle

 

Kep est une petite station balnéaire située au sud du pays, à 25 km de Kampot et à quelques kilomètres de Ha Tien, la frontière avec le Vietnam. Cette ville était très populaire entre 1900 et 1960. C’était le petit Saint-Tropez du Cambodge. L’élite française et cambodgienne y passait ses vacances. Après les Khmers Rouges, la ville a été un peu abandonnée, ce qui lui donne un aspect désuet mais aussi un certain charme. Il s’y dégage une douceur de vivre et une tranquillité vraiment agréable. Nous nous laissons porter du reste par cette ambiance et passons 5 jours à vivre un peu comme en vacances : Pains au chocolat dans la boulangerie du village (les premiers depuis notre départ), déjeuner au marché aux crabes, balade le long de la plage en fin de journée pour voir les singes, flânerie dans les marais salants et scooter dans la campagne pour découvrir les fameuses plantations de poivre ou explorer les environs. Nous passons même une soirée, un peu comme à la maison, avec Antoine et Marion, que nous avons retrouvés par hasard. Ils nous invitent à partager un barbecue de fruits de mer dans une superbe villa qui leur a été prêtée.

 

 

Le symbole de Kep, c’est son crabe bleu. Les crabes sont conservés dans des nasses en bambou en attendant d’être dégustés dans de multiples petits restaurants au bord de mer. Un vrai régal ! On le déguste sauté, grillé, bouilli et à toutes les sauces : sucré, salé, au poivre de kampote… Nous aimons beaucoup ce marché et son ambiance si particulière. Il fourmille de monde, de pêcheurs, de vendeurs, d’acheteurs et tout cela dans une cacophonie ambiante. Nous nous y rendons chaque jour pour déjeuner ou pour observer les femmes de pêcheurs, accroupies sur le quai autour de leur pêche, négociant bruyamment chaque pièce, exhibant fièrement leurs crabes, aux pinces soigneusement ficelées.

 

 

Il est temps de partir et de rejoindre Phnom Penh afin de prendre un avion, direction le sud de la Thaïlande et ses îles. Nous pensions passer en coup de vent au Cambodge, finalement nous y sommes restés tout de même 3 semaines, nous laissant peu à peu envouter par ce pays. Le Cambodge est pour nous une très belle surprise. Certes, c’est un pays pauvre et meurtri mais avec tellement de richesses. Nous y avons vu un peuple fort, digne et plein de vie. Nous avons vu des lieux magiques et fait de belles rencontres. Que demander de plus, nous avons été comblés…